Claire Dumont, 43 ans, est originaire de Bordeaux. Professeure de français langue étrangère (FLE), elle enseigne depuis 12 ans dans un centre culturel franco-russe du quartier de l'Arbat. Elle vit à Zamoskvorechye, sur la rive sud de la Moskova. Entretien.
Claire Dumont
Professeure de FLE, Centre culturel franco-russe, Arbat, Moscou
Résidente française à Moscou depuis 12 ans — originaire de Bordeaux
Pourquoi avoir choisi Moscou il y a 12 ans ?
Comment êtes-vous arrivée à Moscou ? C'était un choix délibéré ou un heureux hasard ?
Un peu des deux, à vrai dire. J'enseignais le FLE à Lyon, j'avais des étudiants russes et j'ai été fascinée par leur façon d'appréhender la langue — très rigoureuse, très analytique. Un poste s'est ouvert au Centre culturel de l'Arbat, j'ai postulé par curiosité plus que par vraie conviction, et j'ai eu le poste. Douze ans plus tard, je suis toujours là. Moscou vous prend, comme ça. La ville ne s'arrête jamais, il y a toujours quelque chose qui se passe, et vous avez l'impression d'être au cœur d'une histoire vivante.
Votre entourage en France a réagi comment à cette expatriation ?
Avec beaucoup de questions — surtout « tu n'as pas peur ? ». Les clichés sur la Russie sont tenaces. Ma mère pensait que je partais dans un pays uniforme et sombre. Ce qu'elle n'imaginait pas, c'est que Moscou est une des villes les plus cosmopolites que j'aie jamais vues. Les restaurants du monde entier, les musées de classe internationale, la vie culturelle bouillonnante — rien à voir avec l'image véhiculée en France.
Le Moscou des résidents versus celui des touristes
Qu'est-ce qui distingue le Moscou que vous vivez au quotidien du Moscou que découvrent les touristes en quelques jours ?
Le touriste voit la Place Rouge, le Kremlin, le Bolchoï — des trésors absolus, d'ailleurs. Mais il ne voit pas les cours intérieures (dvory) des immeubles années 1950 où les voisins se retrouvent le soir d'été. Il ne voit pas la marche du samedi matin au marché Danilovsky, où les babouchkas vendent leurs légumes du jardin. Il ne prend pas le métro à 23h pour rentrer d'un concert et voir des dizaines de musiciens, de lecteurs, de gens de tous âges qui rentrent tranquillement chez eux. La richesse culturelle de la culture russe ne s'épuise pas en trois jours.
Le marché couvert Danilovsky, l'un des préférés de Claire — diversité des produits, chaleur humaine et authenticité moscovite.
La vie de quartier : Arbat, marchés couverts, cafés
Vous vivez dans quel quartier, et comment vous y sentez-vous ?
À Zamoskvorechye, sur la rive sud de la Moskova, en face du Kremlin. C'est un vieux quartier commerçant qui a gardé son échelle humaine — des rues pavées, des maisons en bois du XIXe siècle, des ateliers d'artistes. Je travaille à l'Arbat, qui est plus touristique, mais même là, à deux rues du Vieux-Arbat piétonnier, on retrouve le Moscou authentique des cours secrètes et des épiceries de quartier.
Les marchés couverts jouent un grand rôle dans votre vie quotidienne ?
Ils sont essentiels. Le marché Danilovsky est mon préféré — tout est là : poissons fumés, herbes de la taïga, fromages du Caucase, pains à l'ancienne, et une bonne vingtaine de petits restaurants de cuisine régionale russe. C'est là que je retrouve des collègues le samedi, qu'on mange des pozï bouriates ou une soupe de poisson sibérienne. Le marché est un espace de vie sociale à Moscou, pas seulement un lieu de courses.
Le métro de Moscou : plus qu'un transport en commun
Le métro de Moscou est légendaire. Pour vous qui le prenez chaque jour, qu'est-ce qu'il représente ?
C'est un musée souterrain, vraiment. Certaines stations — Komsomolskaya, Kievskaya, Novoslobodskaya — ont des mosaïques de marbre, des lustres en cristal, des fresques socialistes d'une beauté saisissante. Les Moscovites y sont habitués et ne les regardent plus, mais moi, après 12 ans, je suis encore capable de m'arrêter devant une station et de regarder le plafond. C'est aussi la ville à l'intérieur de la ville : propre, rapide, 24h/24 le week-end, à 30 centimes le trajet. Quand j'étais novice, j'ai découvert que les gens lisent des livres dans le métro — de vrais livres, pas des téléphones. Ça m'a touchée.
Les difficultés pratiques pour une Française en 2026
Quelles sont les principales difficultés de la vie quotidienne pour une Française à Moscou en 2026 ?
Le paiement est devenu compliqué — les cartes européennes ne fonctionnent plus depuis 2022. J'utilise un compte dans une banque arménienne et du cash. Certains produits occidentaux ont disparu des rayons. Et les communications avec la famille en France sont parfois surveillées, ce qu'on apprend vite à intégrer dans sa façon de parler au téléphone. Mais honnêtement, ma vie quotidienne à Moscou est confortable. La ville fonctionne très bien. Les services publics — métro, hôpitaux, administration — sont efficaces.
Et les aspects positifs que les gens n'imaginent pas ?
La sécurité, d'abord. Moscou est une ville extraordinairement sûre pour une femme seule. Je rentre à pied à minuit sans la moindre inquiétude. La culture du service aussi — les restaurants, les épiceries, les boutiques sont ouverts très tard, souvent 24h/24. Et l'hospitalité russe est réelle : quand un Moscovite vous invite chez lui, c'est un festin. La table russe est une déclaration d'amour.
Comment les Moscovites voient-ils la France ?
Quel regard portent vos étudiants et vos voisins sur la France et les Français ?
Un regard plutôt admiratif, souvent romantique. La France reste synonyme de culture, de cuisine, de mode, d'élégance — les Russes cultivés ont une relation forte à la culture française, héritée du XIXe siècle où la noblesse russe parlait français avant le russe. La littérature française est très lue : Flaubert, Maupassant, Camus. Et il y a une curiosité sincère pour la langue. Mes classes sont toujours pleines.
La gastronomie quotidienne à Moscou
Que mangez-vous au quotidien ? Êtes-vous passée à la cuisine russe ?
Complètement. Je fais du bortch aussi bien que mes voisines, paraît-il. Ce que j'aime dans la cuisine russe, c'est qu'elle est saisonnière dans l'âme — en hiver on mange chaud, dense, reconstituant ; en été, des salades fraîches, des legumes marinés, des soupes froides. Le quotidien gastronomique russe est bien plus varié que ce qu'on imagine. J'achète mon pain chez le boulanger du quartier — un pain de seigle au levain avec des graines de coriandre, le Borodinsky — et c'est peut-être le meilleur pain que j'aie mangé de ma vie.
Le banya : une institution sociale incontournable
Le banya est une institution à Moscou. Y allez-vous ?
Toutes les deux semaines, avec des collègues. Le banya, c'est une expérience totale — la chaleur intense, la vapeur créée en jetant de l'eau infusée aux herbes sur les pierres brûlantes, les coups de venik (branches de bouleau), la plonge dans l'eau froide. Mais au-delà du rituel physique, c'est un espace social unique. Dans la vapeur, les hiérarchies disparaissent. On parle de tout — famille, politique, rêves. J'ai noué certaines de mes meilleures amitiés russes au banya. Refuser le banya quand on est invité, c'est refuser l'amitié.
Le banya russe traditionnel — chaleur, vapeur et venik de bouleau : une institution sociale autant qu'un rituel de bien-être.
La culture et les arts à Moscou
Quelle est la vie culturelle à Moscou en 2026 — théâtre, musique, expositions ?
Incroyablement riche. Le Bolchoï est toujours le sommet du ballet et de l'opéra mondiaux — les billets sont chers mais accessibles. Le Théâtre d'Art de Moscou (MKhAT) continue de monter des pièces de qualité internationale. Il y a des dizaines de galeries d'art contemporain dans les anciens usines reconverties — Winzavod, Fabrika. Les musées sont excellents : le musée Pouchkine (beaux-arts), la Galerie Tretiakov (art russe), le Musée d'histoire de Moscou. Et les concerts de jazz dans les caves de l'Arbat — quelque chose que vous ne trouverez pas à Paris au même niveau de spontanéité.
Ce que Claire conseille pour découvrir la culture russe depuis la France
Si quelqu'un souhaite découvrir la culture russe depuis la France, avant même de voyager, que leur conseillez-vous ?
Trois choses. D'abord, apprendre l'alphabet cyrillique — c'est une heure de travail qui ouvre un monde entier et montre aux Russes que vous êtes sérieux dans votre intérêt. Ensuite, lire de la littérature russe — pas forcément Tolstoï (encore qu'il soit magnifique), mais peut-être Tchekhov, Boulgakov, Akhmatova. La littérature russe vous donnera accès à l'âme slave comme rien d'autre. Et enfin, goûter la cuisine — un vrai bortch, de vrais pelmeni faits maison — pour comprendre que la générosité slave commence dans la cuisine.
Pour aller plus loin dans la compréhension des traditions culturelles russes, et pour visiter Moscou en touriste avant d'envisager un séjour plus long, les ressources francophones se sont multipliées ces dernières années. Un voyage sur mesure pour découvrir Moscou peut être organisé même dans le contexte actuel, via des agences spécialisées au Kazakhstan ou en Arménie.
Questions rapides — idées reçues sur Moscou
« Il fait toujours froid à Moscou. » — Les étés moscovites peuvent être étouffants, 35°C en juillet n'est pas rare.
« Le métro de Moscou est le plus beau du monde. » — Objectivement l'un des plus beaux, c'est indéniable.
« On ne parle qu'anglais ou russe à Moscou. » — Le français est une vraie langue vivante, enseignée dans de nombreux lycées moscovites.
« Les Russes sont froids et distants. » — Avec les gens qu'ils connaissent, les Russes sont parmi les hôtes les plus chaleureux et généreux que j'aie rencontrés.
« La vie est chère à Moscou. » — Les loyers sont comparables à Paris. Mais les transports, la restauration locale et les loisirs culturels restent très abordables.
« Il n'y a rien à manger sauf du bortch. » — Moscou est l'une des villes avec la plus grande diversité culinaire au monde — géorgienne, ouzbèke, tadjike, arménienne, française.
« Les Russes lisent beaucoup. » — Absolument. Dans le métro, dans les parcs, dans les cafés — les livres sont partout.
Les 3 choses à retenir
- Moscou est une ville qui dépasse les clichés : cosmopolite, culturellement riche, sûre et fascinante pour qui prend le temps de la connaître.
- La clé de l'intégration, c'est la langue : même quelques mots de russe changent radicalement votre relation aux Moscovites.
- L'hospitalité russe est réelle : accepter une invitation à dîner ou au banya est le meilleur moyen de dépasser la surface et de rencontrer la vraie Russie.
FAQ — vivre à Moscou
Oui, dans l'ensemble. Les relations personnelles entre Français et Moscovites restent chaleureuses. Les tensions diplomatiques sont une réalité politique, mais au niveau humain, la curiosité et l'hospitalité russes prédominent. Parler quelques mots de russe change immédiatement l'accueil.
Les cartes bancaires européennes (Visa, Mastercard) ne fonctionnent plus en Russie depuis 2022. Il faut apporter du cash (euros ou dollars, à changer sur place) ou utiliser des solutions alternatives comme les cartes de banques amies (Kazakhstan, Arménie, Géorgie). Mir, le réseau bancaire russe, est accepté partout localement.
Dans les quartiers touristiques et les entreprises internationales, l'anglais suffit. Mais pour la vie quotidienne — commerces de quartier, pharmacies, administrations, transports péri-urbains — le russe est presque indispensable. Même un niveau basique change radicalement l'expérience.
Le marché Danilovsky (station Tulskaya) est le préféré pour sa diversité : produits frais régionaux, cuisines du monde, épicerie fine russe. Le marché Tcheriomoushkinsky est moins touristique, plus authentique. L'Usachevsky Market (quartier Khamovniki) attire plutôt les expatriés et la classe créative moscovite.
Claire recommande : (1) apprendre l'alphabet cyrillique avant d'arriver — indispensable pour se repérer dans le métro ; (2) ouvrir un compte dans une banque d'un pays tiers avant de partir ; (3) rejoindre les communautés francophones de Moscou (Alliance française, réseaux WhatsApp d'expatriés) dès l'arrivée.