La culture russe est l une des plus profondes et complexes d Europe : litterature mondiale, musique classique, ballet imperial, peinture religieuse, fetes paiennes-orthodoxes melangees, dynasties imperiales et periode sovietique. Pour cet entretien, nous avons rencontre Helene Marchand, historienne francaise specialiste de la Russie des XIXe et XXe siecles.
Note editoriale : Helene Marchand est un personnage editorial. Sa parole synthetise les entretiens et lectures effectues par notre redaction. Les faits historiques, dates et oeuvres citees sont reels et verifies.

Helene Marchand
Sommaire
- Qu est-ce qui rend la culture russe si particuliere
- Les ecrivains russes incontournables a connaitre
- Le ballet russe et le Bolchoi : pourquoi cette excellence
- Les icones russes et l art religieux orthodoxe
- Tchaikovski, Stravinsky, Rachmaninov : pourquoi tant de compositeurs
- Les fetes et traditions populaires russes
- Pierre le Grand, Catherine II, les tsars qui ont marque
- Decouvrir la culture russe pendant un voyage
- Idees recues : vrai ou faux
- A retenir
- Questions frequentes
Qu est-ce qui rend la culture russe si particuliere
Caroline : On parle souvent de l ame russe comme d un mystere. Comment definirais-tu l originalite culturelle de la Russie par rapport au reste de l Europe ?
Helene : Trois facteurs me paraissent cles. Premierement, la position geographique entre Europe et Asie : la Russie a longtemps oscille entre tournee vers l Occident (Pierre le Grand, Catherine II) et reaffirmation de son identite slave et orientale (slavophiles du XIXe siecle, theorie de Moscou troisieme Rome). Deuxiemement, le poids de l orthodoxie russe, avec une theologie tres differente du catholicisme : icones, liturgie chantee, sens du sacre, mystique populaire. Troisiemement, l experience d immensite et de souffrance collective : les distances vertigineuses, les hivers, l invasion mongole, le servage abolit en 1861, les guerres mondiales, le stalinisme, ont forge une psychologie collective particuliere qu on retrouve dans Tolstoi, Dostoievski, Tarkovski. Voila les trois piliers.
Les ecrivains russes incontournables a connaitre
Caroline : Pour une personne qui veut decouvrir la litterature russe, par quels auteurs commencer ?
Helene : Je conseille toujours de commencer par Anton Tchekhov et ses nouvelles (La Dame au petit chien, La Salle 6) : 30 a 40 pages a chaque fois, parfaitement ciselees, on entre dans l univers russe sans la difficulte des grands romans. Ensuite, Tourgueniev (Premier Amour, Memoires d un chasseur) : court, lyrique, rural. Puis enchainer avec Anna Karenine de Tolstoi, plus accessible que Guerre et Paix. Dostoievski demande plus d effort : commencer par Les Nuits blanches puis Les Freres Karamazov. Enfin, ne pas oublier la litterature du XXe siecle : Boulgakov (Le Maitre et Marguerite), Pasternak (Le Docteur Jivago), Soljenitsyne (Une journee d Ivan Denissovitch), et plus recemment Zakhar Prilepine. La litterature russe est une montagne mais on commence par les sentiers ombrages.
Le ballet russe et le Bolchoi : pourquoi cette excellence
Caroline : Le ballet russe domine encore l excellence mondiale. Comment expliquer cette tradition durable ?
Helene : Tout part de Marius Petipa, choregraphe d origine francaise installe a Saint-Petersbourg, qui dirige le Theatre Mariinsky de 1869 a 1903. Il cree les chefs-d oeuvre du ballet classique : Casse-Noisette, Le Lac des cygnes, La Belle au bois dormant, en collaboration avec Tchaikovski. La Russie imperiale offre alors a ses danseurs une formation extremement rigoureuse a l ecole imperiale (devenue Vaganova) et le ballet devient art d Etat. Cette tradition de selection et de formation precoce continue : les enfants integrent l ecole vers 10 ans, sortent professionnels a 18. Le Bolchoi a Moscou et le Mariinsky a Saint-Petersbourg restent les deux institutions de reference mondiale, avec le Royal Ballet de Londres et l Opera de Paris. Voir une representation au Bolchoi pendant un voyage est une experience totale.

Les icones russes et l art religieux orthodoxe
Caroline : Les icones russes sont-elles uniquement de l art religieux ou ont-elles une dimension culturelle plus large ?
Helene : Beaucoup plus large. Pour comprendre les icones, il faut savoir que l Eglise orthodoxe russe les considere comme des fenetres vers le sacre, pas comme de simples representations. L iconographe ne peint pas, il ecrit. Le visage frontal, les couleurs symboliques (or pour la divinite, rouge pour la souffrance, bleu pour la transcendance), le refus de la perspective renaissance occidentale, tout obeit a un canon theologique precis. Le peintre Andrei Roublev au XVe siecle (sa Trinite est l un des sommets de l art mondial) marque l apogee de l ecole russe. Les icones expriment toute une vision du monde : l homme reflet de Dieu, l importance de la beaute comme chemin vers le sacre, l harmonie entre nature et spiritualite. C est aussi pour cela que les cathedrales russes regorgent d iconostases monumentales : ce ne sont pas des decors mais des espaces de priere.
Tchaikovski, Stravinsky, Rachmaninov : pourquoi tant de compositeurs
Caroline : La Russie a produit une lignee exceptionnelle de compositeurs en moins de 150 ans. D ou vient cette intensite musicale ?
Helene : L epicentre, c est le cercle des Cinq au XIXe siecle : Borodine, Moussorgski, Rimski-Korsakov, Cui, Balakirev. Ils cherchent une musique russe nationale, en rupture avec les modeles allemand et italien dominants. Ils puisent dans le folklore, les chants liturgiques, les histoires populaires. Tchaikovski est plus europeen mais reste tres russe par ses themes (ballets nationaux, melancolie). Le XXe siecle voit l explosion : Stravinsky (Le Sacre du printemps en 1913 revolutionne la musique mondiale), Rachmaninov (lyrisme post-romantique), Prokofiev (Pierre et le Loup, Romeo et Juliette), Chostakovitch (15 symphonies, opposition silencieuse au stalinisme). Le secret tient au systeme de formation : conservatoires de Saint-Petersbourg (1862) et Moscou (1866), enseignement extremement rigoureux, role des mecenes (les Belaiev, les Memorov).

Les fetes et traditions populaires russes
Caroline : Au-dela de la haute culture, quelles fetes populaires russes faut-il connaitre ?
Helene : Trois grandes fetes structurent l annee russe traditionnelle. Maslenitsa (semaine du beurre) en fevrier-mars marque la fin de l hiver : on mange des blinis (crepes rondes comme le soleil) avec du caviar, du miel, du saumon, on brule un mannequin de paille a la fin. C est l une des plus belles fetes paganes-orthodoxes. Paques orthodoxe (souvent une a cinq semaines apres les Paques catholiques) est la fete majeure : office de minuit a la cathedrale, kulich (gateau brioche) et paskha (fromage frais sucre), oeufs colories, baiser pascal. Et Noel orthodoxe le 7 janvier (calendrier julien), celebre apres le Nouvel An (qui reste la fete civile principale en Russie depuis l URSS, avec le Pere Gel - Ded Moroz). Il y a aussi des fetes regionales magnifiques comme le festival de Sabantouy chez les Tatars, ou les fetes bouriates au lac Baikal.
Pierre le Grand, Catherine II, les tsars qui ont marque
Caroline : Quelle est la place des tsars dans l imaginaire culturel russe contemporain ?
Helene : La dynastie Romanov reste tres presente dans la conscience russe, plus qu on ne l imagine apres 70 ans de communisme. Pierre le Grand (1682-1725) incarne le tsar reformateur ouvert sur l Occident : creation de Saint-Petersbourg en 1703, modernisation de l armee et de l administration, voyages en Hollande, victoire sur les Suedois. Catherine II (1762-1796) represente l aboutissement de cette politique d ouverture : correspondante de Voltaire, fondatrice de l Hermitage, expansion territoriale jusqu a la mer Noire et la Crimee. Alexandre II (1855-1881) abolit le servage en 1861, c est le tsar liberateur. Nicolas II (1894-1917), dernier des Romanov, execute en 1918 a Ekaterinbourg avec sa famille, est aujourd hui canonise par l Eglise orthodoxe russe. La Russie post-sovietique a largement reconcilie son rapport aux Romanov : l ancienne maison Ipatiev a Ekaterinbourg est devenue cathedrale Sur le Sang Verse, les depouilles ont ete inhumees a la cathedrale Pierre-et-Paul de Saint-Petersbourg en 1998.
Decouvrir la culture russe pendant un voyage
Caroline : Pour conclure : quels lieux culturels visiter en priorite lors d un sejour en Russie ?
Helene : Si on a deux semaines, je propose un veritable parcours culturel. A Moscou : Galerie Tretiakov pour la peinture russe (icones de Roublev, peintres ambulants du XIXe), musee Pouchkine pour l art occidental et egyptien, theatre Bolchoi pour un ballet ou un opera, monastere Novodevitchi (cimetiere de Tchekhov, Boulgakov, Eltsine), cathedrale Saint-Basile. A Saint-Petersbourg : Hermitage (deux journees minimum), Eglise du Sauveur sur le Sang verse, Cathedrale Pierre-et-Paul, theatre Mariinsky, palais Catherine de Tsarskoie Selo et palais Peterhof. Hors capitales : monasteres de l Anneau d or, Kazan (mosquee Kul Sharif et Kremlin), monastere de Kiril-Belozersk (region de Vologda) pour qui veut comprendre la spiritualite russe. La culture russe ne se visite pas en deux jours, mais elle marque a vie ceux qui prennent le temps.
Idees recues : vrai ou faux
- Tolstoi a ecrit Crime et Chatiment. → Faux. Crime et Chatiment est de Dostoievski. Tolstoi a ecrit Anna Karenine et Guerre et Paix.
- Le Bolchoi se trouve a Saint-Petersbourg. → Faux. Le Bolchoi est a Moscou. A Saint-Petersbourg, c est le Mariinsky.
- L Eglise orthodoxe russe et catholique partagent la meme date pour Paques. → Faux. Paques orthodoxe est calculee selon le calendrier julien, decalage 1 a 5 semaines.
- Tchaikovski etait le compositeur officiel des tsars. → Vrai en partie. Il a beneficie d une pension imperiale d Alexandre III a partir de 1885 mais n a jamais ete officiellement nomme.
- Pierre le Grand a fonde Moscou. → Faux. Moscou date du XIIe siecle. Pierre le Grand a fonde Saint-Petersbourg en 1703.
- Andrei Roublev est un realisateur sovietique. → Vrai et faux. C est d abord un peintre d icones du XVe siecle. Et c est aussi le titre du film de Tarkovski qui lui rend hommage en 1966.
A retenir : 5 points cles
- La culture russe se nourrit de trois sources : position entre Europe et Asie, orthodoxie russe, experience d immensite collective.
- Pour decouvrir la litterature russe, commencer par Tchekhov (nouvelles courtes) avant Tolstoi et Dostoievski.
- Le ballet russe doit son excellence a la formation rigoureuse des ecoles Vaganova (Saint-Petersbourg) et Bolchoi (Moscou).
- Les icones russes ne sont pas de la decoration mais des fenetres theologiques vers le sacre, peintes selon un canon precis.
- La dynastie Romanov est largement reintegree dans la conscience russe contemporaine, avec Saint-Petersbourg comme lieu de memoire.
Questions frequentes
La culture russe couvre 1 000 ans d histoire (Kiev, Moscovie, Empire). La culture sovietique designe la periode 1917-1991, avec ses propres specificites (realisme socialiste, cinema d Eisenstein, architecture stalinienne) qui s ajoutent a l heritage russe sans le remplacer.
Oui, depuis le grand schisme de 1054 entre Rome et Constantinople. La Russie a recu le christianisme oriental en 988. Differences principales : pape vs patriarche, calendrier julien, theologie des icones, mariage des pretres seculiers.
Tolstoi a ete excommunie par l Eglise orthodoxe en 1901 pour ses critiques du dogme. Il a developpe sa propre philosophie chretienne anti-cleric, source d inspiration pour Gandhi et le mouvement non-violent.
Non, la premiere de 1877 au Bolchoi est un echec. Tchaikovski meurt en 1893 sans voir le triomphe. C est la version Petipa-Ivanov de 1895 au Mariinsky qui consacre le ballet.
18 souverains, de Michel Romanov (1613) a Nicolas II (1917), sur 304 ans. Inclut Pierre le Grand, Catherine II, Alexandre II, parmi les plus marquants.
Tres marginalement : Tolstoi et Dostoievski peuvent figurer en programme litteraire de terminale L, Stravinsky et Tchaikovski en option musique. Les universites francaises ont des departements d etudes slaves a Paris (INALCO, Sorbonne), Lyon, Strasbourg, Aix.
En resume : la culture russe vue par une historienne
La culture russe forme un univers d une profondeur exceptionnelle : 1 000 ans d histoire, deux dynasties imperiales, une orthodoxie distinctive, une litterature mondiale, un ballet superlatif, une musique foisonnante. Pour s y plonger sans se noyer, l historienne Helene Marchand suggere de commencer par Tchekhov, ecouter Tchaikovski, regarder Andrei Roublev de Tarkovski et visiter une fois dans sa vie la Galerie Tretiakov a Moscou et l Hermitage a Saint-Petersbourg. La culture russe ne se survole pas, elle s habite.